Pretty in Pinball : le flipper au féminin, une scène qui monte
Pretty in Pinball : le flipper au féminin, une scène qui monte
Les femmes ne débarquent pas dans le flipper : elles y étaient déjà. Elles ont composé les premières voix synthétisées, dessiné des plateaux entiers, assemblé les machines sur les chaînes de production — mais ont rarement vu leur nom au générique. Aujourd'hui, la scène compétitive féminine s'organise vite : 6 191 joueuses classées par l'IFPA via des tournois open, un championnat du monde féminin qui vient de fêter sa 8e édition, un premier championnat d'Europe féminin disputé en avril 2026 en Suède, et une centaine de ligues Belles & Chimes... dont aucune en France. Voici l'état des lieux, chiffres vérifiés et sans enjolivure.
1980 : une femme donne sa voix au flipper
Commençons par l'anecdote la plus élégante de l'histoire du flipper. En 1979, Bally contacte une compositrice de musique électronique connue pour ses synthétiseurs modulaires : Suzanne Ciani. Résultat : Xenon (Bally, 1980), le premier flipper parlant de Bally, et le premier flipper doté d'une voix féminine. Ciani a créé elle-même la musique, les effets sonores et la voix, en faisant passer sa propre voix dans un dispositif de traitement qu'elle appelait sa « Voice Box », à l'aide d'un Synclavier II et d'un Buchla 200.
Le détail qui dit tout de l'époque : la caisse et le backglass de Xenon ont été peints par Paul Faris — le même artiste qui, deux ans plus tôt, avait signé l'illustration de Playboy de Bally (décembre 1978), avec Hugh Hefner et deux playmates sur le backglass. Autrement dit : au sein d'une seule machine coexistent la voix la plus novatrice jamais confiée à une femme et l'esthétique la plus ouvertement masculine de l'industrie. Suzanne Ciani a depuis été intronisée au Pinball Expo Hall of Fame, et ses sons de Xenon ont été réédités en vinyle par Finders Keepers Records.
Les artistes femmes dont personne ne parle
Le volet « artistes » de cette histoire est mal documenté, et c'est en soi une information. Voici ce qui peut être vérifié :
- Margaret Hudson — la plus documentée. Elle rejoint Bally dans les années 1970, sous la direction artistique de Paul Faris et Dave Christensen (on l'associe notamment à Eight Ball Deluxe). Elle passe ensuite chez Data East, où elle travaille sur pratiquement tous les titres de 1987 à 1991, puis chez d'autres constructeurs. Une réserve honnête, soulevée par des vétérans de l'industrie eux-mêmes : sur de nombreux projets, son travail relevait de la production artistique (lettrages, inserts, finalisation) plus que de l'illustration principale — ce qui est précisément la façon dont on rend une carrière invisible.
- Jeanine Mitchell, qui travaillait en duo avec Constantino Mitchell, est créditée sur une longue série de titres Gottlieb/Premier : Victory (1987), Arena (1987), Excalibur (1988), Big House (1989), Hot Shots (1989), Tee'd Off (1993), Barb Wire (1996).
- Pam Erickson — illustrations sur des machines Williams (Sorcerer, Laser Cue, Pennant Fever, Rat Race) et sur le Big House de Gottlieb.
- Linda Deal — illustrations chez Williams dans les années 1990.
- Zofia Ryan (née Bil) — ingénieure mécanique chez Williams, puis nommée Senior Mechanical Engineer chez American Pinball en janvier 2021. C'est le nom moderne le plus solidement sourcé de cette liste.
Et maintenant l'aveu qui dérange : nous n'avons pas pu vérifier l'existence d'une seule femme occupant actuellement un poste de game designer principal ou de directrice artistique principale chez Jersey Jack, American Pinball, Spooky ou Multimorphic. Tous les crédits récents que nous avons vérifiés reviennent à des hommes. Ce n'est pas une provocation : c'est un fait, et il est plus intéressant que n'importe quel nom que nous aurions pu inventer pour combler le vide. Les femmes, en revanche, étaient massivement présentes sur les chaînes d'assemblage de Williams, Bally et Data East. Sur la chaîne, oui. Au générique, non.
L'illustration : ce que montraient les années 1970-80
Inutile de tourner autour du pot. Les flippers des années 1970-80 vendaient des images de femmes dessinées pour un public masculin. Deux exemples documentés, sortis tous deux à l'automne 1978 :
| Machine | Fabricant / date | Crédits | Production |
|---|---|---|---|
| Playboy | Bally, décembre 1978 | Conception : Jim Patla — Illustration : Paul Faris | environ 18 250 exemplaires |
| Charlie's Angels | D. Gottlieb & Co., novembre 1978 | Conception : Allen Edwall — Illustration : Gordon Morison | environ 7 600 exemplaires |
Le chiffre de Playboy est la vraie histoire : 18 250 machines, l'un des plus gros succès de Bally. L'imagerie sexualisée n'a pas seulement existé — elle s'est extrêmement bien vendue. Dix ans plus tard, Gottlieb sortait encore Diamond Lady (1988) et Bad Girls (1988) sur son System 80B. Les titres parlent d'eux-mêmes.
Le sujet a été étudié sérieusement, ce qui nous évite les conjectures : le mémoire de Melissa A. Fanton, « Pinups and Pinball: The Sexualized Female Image in Pinball Artwork » (Rochester Institute of Technology, mai 2016), analyse méthodiquement l'imagerie de la décennie 1970-1979 à partir des collections du Strong National Museum of Play. Plus récemment, Ryan Banfi, « Feminist Pinball » (American Journal of Play, vol. 18 n° 1, avril 2026), avance un argument clair : si les femmes sont absentes du sommet des classements, ce n'est pas une question de biologie mais d'environnement social et de représentation — et le problème n'est pas résolu.
Sur le « et aujourd'hui ? », soyons rigoureux : nous n'avons trouvé aucune déclaration officielle d'un fabricant au sujet d'une évolution délibérée de sa politique d'illustration. Ce qui a changé, c'est surtout la palette des thèmes sous licence. Affirmer que l'industrie a fait son examen de conscience serait une assertion sans source.
La scène compétitive : les vrais chiffres
C'est ici que « une scène qui monte » cesse d'être un slogan. Données issues du classement officiel de l'IFPA (International Flipper Pinball Association) au 13 juillet 2026 :
- 6 191 joueuses classées par l'IFPA via des tournois open.
- 9 541 joueuses classées via des tournois féminins (classement WWPPR).
En revanche, l'IFPA ne publie pas de pourcentage officiel de femmes parmi ses joueurs classés : tout chiffre de ce type que vous croiseriez ailleurs est probablement inventé. Nous n'en donnerons donc pas.
Voici le top 5 féminin du classement open, avec le rang mondial toutes catégories — la colonne la plus parlante :
| Rang féminin | Joueuse | Ville | Rang mondial (toutes catégories) |
|---|---|---|---|
| 1 | Leslie Ruckman | Seattle (USA) | 146e |
| 2 | Kaylee Campbell | Charlotte (USA) | 169e |
| 3 | Jane Verwys | Chicago (USA) | 208e |
| 4 | Keri Wing | St. Louis (USA) | 224e |
| 5 | Ashley Weaver | Renton (USA) | 260e |
Aucune femme ne figure actuellement dans le top 100 mondial. La mieux classée est 146e. C'est le fait le plus important de tout cet article, et il ne s'explique par aucune différence physique : le flipper ne demande ni force ni taille. Il s'explique par le vivier de joueuses — et ce vivier est en train de changer.
Le championnat du monde féminin
Le IFPA Women's World Pinball Championship est un événement bien réel. L'édition 2025, la 8e, s'est tenue au Port City Pinball de Portsmouth (New Hampshire) avec 32 joueuses : 16 qualifiées via le classement open, 16 via le classement féminin, 100 $ de droit d'inscription. La gagnante repart avec un flipper neuf et une qualification automatique pour l'IFPA World Championship (le championnat du monde open).
Résultats vérifiés : Zoe Vrabel (2016, édition inaugurale), Helena Walter Higgins (2017, Suède), Karyn Kiser (2018), Keri Wing (2019), l'édition 2020 a été jouée mais nous n'avons pas pu en confirmer la gagnante (nous préférons le dire plutôt que deviner), pas d'édition en 2021 ni 2022, puis Keri Wing (2023), Danielle Peck (2024, Nouvelle-Zélande), et Keri Wing à nouveau en 2025 — son troisième titre, arraché à Kaylee Campbell après être revenue de 0-3 en finale, décidé lors de la septième partie sur un Iron Maiden. L'édition 2026 est prévue les 28 et 29 mars 2026 au Lyons Classic Pinball, à Lyons (Colorado).
Belles & Chimes : l'auto-organisation
Belles & Chimes a été fondée en 2013 à Oakland (Californie) par Echa Schneider. C'est la première ligue de flipper exclusivement féminine, et elle est devenue un réseau international : nous avons compté environ 120 chapitres sur le site officiel en juillet 2026 (l'immense majorité aux États-Unis, plus le Canada, l'Australie, la Nouvelle-Zélande, le Royaume-Uni et le Mexique). Anecdote amusante : le chapitre d'Adélaïde, en Australie, s'appelle littéralement Pretty in Pin.
Et le point qui devrait faire réfléchir chaque lectrice et lecteur français : il n'existe aucun chapitre Belles & Chimes en France.
L'Europe entre dans la partie — et c'est très récent
L'IFPA a lancé une Women's European Championship Series (WECS), dont la saison inaugurale s'est appuyée sur les tournois féminins européens disputés en 2025. Le premier IFPA Women's European Pinball Championship s'est joué en avril 2026 à la Lund Pinball Academy (Lund, Suède). Résultat : victoire de Kate Rothwell-Jackson (Royaume-Uni) sur Karyn Kiser (Suède) 4-2 en finale, Claire Lickman (R.-U.) 3e, Nora Sommerfeldt (Norvège) 4e ; 500 € à la gagnante. C'est un événement vieux d'à peine trois mois, quasiment jamais couvert en français. Voilà, concrètement, ce qu'est « une scène qui monte ».
Deux précisions au passage : le « Women's International Pinball Tour » n'existe pas — c'est une confusion avec le WIPT (Women's International Pinball Tournament), un tournoi satellite de Pinburgh (100 $ de droit d'inscription). Et côté français : 1 224 joueurs français sont classés par l'IFPA, mais aucun circuit féminin structuré n'existe en France à notre connaissance. Si vous en lancez un, vous serez la première.
Le débat sur les divisions féminines : les deux camps, honnêtement
C'est un vrai débat au sein de la communauté, et il mérite mieux qu'une caricature.
Pour : Echa Schneider, à qui le Washington Post (2017) demandait pourquoi une ligue séparée serait nécessaire, répondait : « C'est exactement pour ça — parce qu'une partie de cette communauté peut être sourde et peu accueillante. » Dans le même article, la joueuse Robin Lassonde raconte s'être fait demander, lors d'un tournoi, si elle jouait ou si elle était « venue en tant que supportrice ». Zoe Vrabel résume le problème : pour un homme, s'entendre demander « tu sais ce que tu fais ? » est un incident isolé ; pour une joueuse, c'est la norme. L'argument opérationnel est plus prosaïque : un événement féminin permet à une débutante de disputer ses premiers tournois sans affronter d'emblée une salle pleine de vétérans.
Contre : l'objection d'égalité est sérieuse. Le flipper n'a aucune base physique justifiant une séparation — contrairement à la plupart des sports. Segmenter, disent ses adversaires, revient à institutionnaliser l'idée que les femmes ne sont pas des compétitrices à part entière, et prive les meilleures joueuses des confrontations qui les feraient progresser. Certains ajoutent un argument de symétrie emprunté au poker : on n'accepterait pas un tournoi réservé aux hommes ; pourquoi l'inverse ? À noter que l'IFPA ne comptabilise que les divisions open pour le classement mondial général — une victoire en division féminine ou débutante ne compte pas pour le classement Open.
Notre lecture, en opinion assumée : le format féminin fonctionne clairement comme une porte d'entrée, pas comme un plafond — la meilleure preuve étant que les joueuses qui remportent le championnat du monde féminin (Keri Wing, Kaylee Campbell, Leslie Ruckman) sont exactement celles qui grimpent aussi au classement open. L'IFPA publie par ailleurs un Diversity and Inclusion Code qui s'applique à tous les tournois homologués.
Vous possédez un Xenon (Bally, 1980) — ou une autre machine Bally (1977-1985) ?
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En toute honnêteté : une carte de remplacement répare l'électronique. Elle ne répare pas un plateau usé, un solénoïde mort ou un contact mal réglé.
Par où commencer, concrètement
- Jouez, tout simplement. Il n'y a aucune cotisation pour être classé par l'IFPA : jouez un tournoi homologué, le directeur de tournoi soumet les résultats, et vous recevez un numéro IFPA et un profil.
- Trouvez un tournoi sur le calendrier de l'IFPA (filtrable par pays, France comprise) — voir notre guide dédié sur les tournois de flipper.
- Commencez par une ligue locale plutôt que par une grande compétition : c'est moins cher, moins intimidant, et vous apprendrez le contrôle de bille bien plus vite qu'en jouant seule.
- Et si vous voulez votre propre machine à la maison, lisez d'abord Comment choisir et acheter votre premier flipper et Combien coûte un flipper ?.
FAQ
Existe-t-il un championnat du monde féminin de flipper ?
Oui. Le IFPA Women's World Pinball Championship réunit 32 joueuses (16 qualifiées via le classement mondial open, 16 via le classement féminin). L'édition 2025, la 8e, s'est tenue à Portsmouth (New Hampshire) et a été remportée par Keri Wing, son troisième titre. L'édition 2026 se déroule à Lyons (Colorado).
Qui est la meilleure joueuse de flipper au monde ?
Au classement open de l'IFPA au 13 juillet 2026, la femme la mieux classée est Leslie Ruckman (Seattle), 146e mondiale toutes catégories confondues. Aucune femme ne figure actuellement dans le top 100 mondial. Au classement féminin (WWPPR), Jane Verwys est en tête.
Qu'est-ce que Belles & Chimes ?
C'est le premier réseau de ligues de flipper féminines, fondé en 2013 à Oakland (Californie) par Echa Schneider. Il compte aujourd'hui environ 120 chapitres dans le monde (États-Unis, Canada, Australie, Nouvelle-Zélande, Royaume-Uni, Mexique). Il n'existe actuellement aucun chapitre en France.
Y a-t-il des tournois de flipper féminins en Europe ?
Oui, et c'est très récent : l'IFPA a créé une Women's European Championship Series et le premier IFPA Women's European Pinball Championship s'est tenu en avril 2026 à Lund (Suède), remporté par la Britannique Kate Rothwell-Jackson. En France, en revanche, aucun circuit féminin structuré n'existe encore.
Pourquoi si peu de femmes en haut du classement mondial ?
Il n'y a aucune raison physique : le flipper ne demande ni force ni taille. Des travaux universitaires récents (Ryan Banfi, American Journal of Play, avril 2026) pointent l'environnement social et la représentation, pas la biologie. Concrètement, le vivier de joueuses reste bien plus petit que celui des joueurs — mais il grandit vite.
Des femmes ont-elles créé des flippers ?
Oui, mais rarement comme conceptrices principales. Les cas les mieux documentés : Suzanne Ciani (musique, effets sonores et voix de Xenon, Bally 1980), les illustratrices Margaret Hudson (Bally, Data East), Jeanine Mitchell (Gottlieb/Premier), Pam Erickson et Linda Deal (Williams), et l'ingénieure mécanique Zofia Ryan (Williams, puis American Pinball depuis 2021). Nous n'avons toutefois pas pu identifier de femme à un poste de game designer principal chez un grand fabricant actuel.
Sources & pour aller plus loin
- IFPA — Classements féminins (WPPR / WWPPR)
- IFPA — Women's World Pinball Championship et le récapitulatif de l'édition 2025
- IFPA — Women's European Pinball Championship (Lund, avril 2026)
- Belles & Chimes — site officiel et liste des chapitres
- IFPA — Diversity and Inclusion Code
- Tilt Forums — « Women who made pinball » (témoignages de vétérans de l'industrie)
- Melissa A. Fanton, « Pinups and Pinball: The Sexualized Female Image in Pinball Artwork », RIT, 2016
- Ryan Banfi, « Feminist Pinball », American Journal of Play, vol. 18 n° 1, avril 2026
- Pinball News — Zofia Ryan joins American Pinball (2021)
- Xenon (Bally, 1980) — Suzanne Ciani · IPDB — Playboy (Bally, 1978)
- Washington Post (2017) — « Women find sexism in male-dominated pinball »